TERRORISME


TERRORISME
TERRORISME

La terreur est un état, une peur exacerbée, mais, depuis la Révolution française, c’est aussi un régime politique, voire un procédé de gouvernement, permettant au pouvoir en place de briser, à force de mesures extrêmes et d’effroi collectif, ceux qui lui résistent. Le terrorisme, quant à lui, s’il est d’abord action, n’en recouvre pas moins une notion voisine puisque, dépassant souvent le stade de l’initiative ponctuelle pour devenir une véritable stratégie, il postule l’emploi systématique de la violence, pour impressionner soit des individus afin d’en tirer profit, soit, plus généralement, des populations, soumises alors, dans un but politique, à un climat d’insécurité. Dans l’un et l’autre cas, il a pour caractéristique majeure de rechercher un impact psychologique, hors de proportion, comme le souligne Raymond Aron dans Paix et guerre entre les nations , avec les effets physiques produits et les moyens utilisés.

Ce lien n’écarte pas, cependant, les ambiguïtés. Car, si l’on a pu dire longtemps que la terreur, arme des forts, venait de l’État, à l’inverse du terrorisme, arme des faibles, dressée, le cas échéant, contre lui sous forme clandestine, ce n’est pas aussi clair aujourd’hui: pour arriver à leurs fins, certains gouvernants usent contre leurs concitoyens de violence occulte tandis que, sur la scène internationale, apparaît de plus en plus un terrorisme étatique, nouvelle sorte d’approche indirecte coercitive. De plus, comme s’attache au terrorisme une consonance péjorative, ses protagonistes tendent à rejeter la faute originelle sur leurs ennemis: le terrorisme, c’est la violence des autres. C’est donc l’État centralisateur, injuste, capitaliste ou oppresseur que désignent comme responsable de leurs agissements subversifs, comme le véritable terroriste, les indépendantistes et révolutionnaires de tout acabit, quand bien même la violence qu’ils stigmatisent ne serait, bien souvent, que symbolique.

Laisser finalement de côté l’expression trop vague de terreur pour parler plutôt, parallèlement au terrorisme d’opposition classique, de terrorisme d’État, qu’il soit interne ou externe, n’est, il est vrai, qu’un premier pas sur un chemin pavé d’équivoques. Car le phénomène est tellement multiforme, variable dans le temps et l’espace, divers selon ses tenants et ses aboutissants, individuel et collectif, aveugle et sélectif, criminel et idéaliste, révolutionnaire et réactionnaire, qu’aucune définition ne permet véritablement de le circonscrire. La «relation terroriste», chère à l’Institut de polémologie, est d’une complexité telle qu’on ne sait où commencer: les «actes», leur nombre et leur niveau de violence, les «acteurs», individus et groupes, organisations militantes, rivales ou écran, le terroriste lui-même allant du moine soldat au criminel de bas étage, en passant par toutes les nuances du romantisme, du délire logique, de l’idéologie débridée, voire de la déviance psychologique et de l’instabilité; sans oublier les manipulateurs politiques lointains, «officiers-traitants» qui y croient, agents spécialisés sans foi ni loi, ni non plus les femmes dont, en l’occurrence, le rôle n’est pas à négliger.

Encore peut-on tout aussi bien partir des mobiles et des objectifs, opposer le point de vue des auteurs et celui des victimes, analyser, selon le contexte, la fonction dévolue aux tiers, insister sur la structure spécifique de la société qui conditionne partiellement le phénomène, enfin considérer, avec Didier Bigo et Daniel Hermant, la théâtralisation de la violence via les médias ou le mimétisme qui relie terroristes et policiers.

Terrorisme et idéologie

Le XIXe siècle, pour ne parler que de l’époque moderne, a été marqué dans sa première partie par l’affrontement de la France et de l’Angleterre – conséquence d’anciennes rivalités. Nous comprenons alors le soutien donné par Hoche, en 1796, aux patriotes irlandais, puis, la paix revenue après la première parenthèse napoléonienne, les barricades de Paris en 1830 et en 1848 opportunément survenues au moment de l’expédition française en Algérie, à l’aube d’une nouvelle politique méditerranéenne de la France. La seconde moitié du XIXe siècle voit l’émergence et l’affirmation en Europe d’une Allemagne unifiée sous la domination prussienne, cela jusqu’à la Première Guerre mondiale.

La révolution, qui, chez Marx, n’est qu’une façon de hâter le déroulement d’un processus inéluctable, prend chez les nouveaux disciples de Proudhon et de Weitling, sous l’impulsion de Bakounine, le caractère d’une purification nécessaire de la société: une mission que beaucoup attribuent à la Russie. Un historien russe, Pogodine, affirme vers 1873 que «l’Occident est pourri» et que «l’Europe panslave doit aller du Pacifique à l’Adriatique et prendre barre sur l’Occident»: la ligne directrice de plus d’un siècle de politique russe. Marx proteste dans un article, «L’Allemagne et le panslavisme», publié par le New York Tribune en 1855. «Un tel mouvement, dit-il, tend à l’assujettissement de l’Europe à la Russie, sa coloration révolutionnaire n’est qu’une hypocrisie.»

Mais toute action révolutionnaire a besoin, pour se réaliser, d’une nation bouleversée. Lorsque la guerre franco-allemande éclate en 1870, Marx affirme: «Les Français ont besoin d’une correction» (lettre à Engels du 20 juill. 1870). On peut comprendre Bakounine prétendant que Marx est un agent de Bismarck, bruit accrédité chez plusieurs membres français de l’Association internationale des travailleurs (lettre à Engels du 3 août 1870).

Du 18 mars au 28 mai 1871, la Commune de Paris illustre ce que peut être un gouvernement par la terreur. Elle n’a été en fait qu’une tentative avortée de la dictature sanglante de quelques quartiers de Paris sur l’ensemble de la capitale, sur la France. Elle aurait pu, par l’incohérence et le désordre, gêner l’action de Thiers et servir de prétexte à la présence d’une armée d’occupation prussienne sur notre territoire, pendant longtemps encore.

La période des attentats anarchistes précède en France la Première Guerre mondiale, avec une nouvelle insurrection irlandaise et l’agitation des nationalismes en Europe centrale. L’anarchisme se développe en France chez les disciples de Bakounine regroupés dans une association internationale, à Paris, le 22 mai 1881 – cinq ans après la mort de leur maître à penser, préconisant la «propagande par le fait», destinée à affirmer par des actes révolutionnaires les principes anarchistes. Quelques attentats sont commis contre l’impératrice d’Autriche, le roi Humbert d’Italie, le président des États-Unis, McKinley, aussi inutiles que les attentats manqués contre le roi Édouard VII à Bruxelles et, en 1900, contre les jeunes souverains d’Espagne, le jour même de leur mariage. Des bombes éclatent également à Chicago en 1887 et dans un théâtre de Barcelone en 1894.

Une brève flambée terroriste bouleverse la France. Le cordonnier Léauthier poignarde «le premier bourgeois venu», le 13 novembre 1893 – en fait le ministre de Serbie à Paris –, ce qui n’était sans doute pas un simple effet du hasard. La même année, une bombe explose dans la Chambre des députés. Un anarchiste malchanceux, le pauvre Belge Pauwels, saute sur le parvis de la Madeleine, le 15 mars 1894, avec l’engin qu’il transportait. Le 4 avril, une bombe explose dans un restaurant et, le 24 juin 1894, le président de la République, Sadi Carnot, est poignardé.

En réalité, l’action anarchiste tendait au noyautage des syndicats ouvriers pour y répandre une idéologie, et non au terrorisme. Mais il est difficile de distinguer l’anarchiste partisan de l’action directe du criminel de droit commun: ainsi François Claudius Kœningstein, dit Ravachol, noyant les crimes les plus odieux – tels l’assassinat crapuleux d’un vieillard, la profanation d’une tombe, des attentats contre divers immeubles – dans l’habituelle phraséologie «révolutionnaire».

Les Bandits tragiques, appelés aujourd’hui la «bande à Bonnot», illustrent cette confusion constante: une idéologie anarchisante servant de prétexte à des crimes de droit commun jusqu’à une prise en main orientée par un «réseau de soutien»: le journal L’Anarchie , à la fin de 1911, avec un certain Kilbatchiche, lequel passera plus tard en Russie bolcheviste et connaîtra, sous le nom de Victor Serge, une célébrité d’écrivain révolutionnaire trotskiste.

En Europe, les trois empires – allemand, russe, austro-hongrois – se sentent menacés par la fièvre nationaliste dont brûlent les petits peuples entre Baltique et Méditerranée, en fait leur domination ne repose pas sur le consensus des populations. Des sociétés secrètes se préparent à l’action pour la libération des Slaves opprimés par la Turquie ou l’Autriche dont les membres sont entraînés à l’action terroriste par une société secrète proslave: l’Union de la mort ou la Main noire. L’archiduc héritier François-Ferdinand et l’archiduchesse Sophie tombent sous leurs coups à Sarajevo. La guerre éclate quelques jours plus tard, transformant l’Europe en champ de bataille. La Russie entre en guerre, contre l’Allemagne, une Russie «déstabilisée», déjà marquée par la terreur: l’assassinat du tsar Alexandre II en 1881, puis l’insurrection de 1905 avec des grèves dans une centaine de villes, des tentatives de soulèvement dans certaines garnisons. Des bandes attaquent les banques, les trains, les fourgons postaux, rançonnant les industriels et les riches commerçants car, dit Lénine, «le marxisme ne repousse aucune forme de lutte».

La révolution russe favorise l’Allemagne qui peut alors dégager son front oriental: les bolcheviks, maîtres du pays, s’apprêtent à signer une paix séparée. À l’intérieur, la terreur devient système de gouvernement. Le but final, écrit Trotski, étant de terrifier l’adversaire.

L’Allemagne vaincue entre dans le chaos des émeutes et des grèves. Des groupes clandestins paramilitaires se forment qui font du terrorisme leur seul moyen de lutte. En octobre 1922, ou au début de 1923, Adolf Hitler se déclare ennemi du terrorisme clandestin; il veut «donner au combat la grandeur d’une guerre d’extermination contre le marxisme» – une autre face du terrorisme. Si le panslavisme est devenu communisme, le pangermanisme devient, dès 1920, racisme exacerbé et arme de subversion.

Aux États-Unis, depuis 1845, des mouvements racistes ont rencontré une certaine audience: le Native American Party et, surtout, dans le Sud, le Ku Klux Klan, ce dernier pratiquant ouvertement – du moins à l’origine – le terrorisme comme moyen d’action. Le Dearborn Independant , l’hebdomadaire d’Henry Ford, publie à partir du 20 mai 1920 une série d’articles violemment antisémites qui susciteront plus tard l’admiration d’Adolf Hitler. Les organisations nazies – les Shirts – se multiplient aux États-Unis avec l’approche de la Seconde Guerre mondiale: elles sont cent vingt en 1939, œuvrant pour obtenir la neutralité des États-Unis face à la conquête de l’Europe par l’Allemagne nazie. Des mouvements analogues se manifestent à la même époque en France et dans de nombreux pays d’Europe.

Bien des nuances séparent, il est vrai, les populistes, dressés contre l’oppression dans une perspective démocratique, les anarchistes, oscillant entre la rigueur implacable d’un Netchaïev et la phraséologie suspecte des Ravachol et autres Bandits tragiques, enfin les justiciers et les blanquistes, les premiers considérant la mise à mort d’un souverain comme une fin en soi tandis que les seconds n’y voient qu’une étincelle destinée à embraser la société. Il est, à cet égard, des foyers privilégiés: l’étincelle devient feu d’artifice lorsqu’à Sarajevo la Main noire serbe tue l’archiduc d’Autriche; entre les deux guerres, les Oustachi croates assassinent Alexandre de Yougoslavie, puis, sous Hitler, massacrent en masse leurs rivaux ethniques qui semblent s’en souvenir aujourd’hui.

Oustachi ralliés au nazisme, compagnons de la Sainte-Vehme sous Weimar, Garde de fer de Roumanie: le terrorisme sévit aussi bien à droite. Sur les traces irlandaises et macédoniennes, le substrat révolutionnaire offre, le jour venu, un excellent support aux menées indépendantistes, elles aussi négatrices de l’ordre établi. À la première vague d’essence idéologique succède donc une deuxième vague, cette fois à dominante nationaliste ou séparatiste, étant entendu que chez certains l’idéologie ne disparaît pas complètement. Ce sont les mouvements de résistance de la Seconde Guerre mondiale, les juifs dressés contre l’occupation britannique avec la Hagannah, l’Irgoun et le groupe Stern, l’E.O.K.A. (Organisation nationale des combattants chypriotes) du colonel Grivas, le F.L.N. (Front de libération nationale) à Alger, à certains titres l’O.A.S. (Organisation de l’armée secrète) et plus près de nous l’E.T.A. (Euskadi ta Askatasuna) au Pays basque espagnol, l’I.R.A. (Irish Republican Army) en Irlande du Nord, le Front de libération nationale de la Corse ou le Front de libération du Québec, sans parler encore des Palestiniens.

En fait, le nationalisme se révèle être un vecteur sans égal, car, lorsque apparaît une troisième vague où le ferment idéologique est à nouveau exclusif, force est de constater sa stérilité. Ainsi en Europe où tout à la fois la bande à Baader en république fédérale d’Allemagne, les Brigades rouges italiennes, Action directe en France ou les Cellules communistes belges, mues, quelles que soient leurs nuances, par la même haine du capitalisme, sèment sans résultats vraiment probants l’insécurité. De même aux États-Unis, les Black Panthers ou les Weathermen. Enfin, en Amérique latine, où l’insuccès déjà signalé des Tupamaros et du mouvement urbain de Marighella au Brésil semble tenir à l’absence d’aiguillon national dans une société décolonisée de longue date.

Finalement, la dernière vague, celle que nous connaissons actuellement, tranche et émerge au sens où elle est une sorte de synthèse, beaucoup de facteurs jouant en sa faveur.

Terrorisme et guérilla

Problème plus concret, peut-être: le terrorisme est-il autonome par rapport à la guérilla ou à la subversion auxquelles il est souvent associé? Légitimement, on peut, au regard de ces deux notions, le considérer comme second, puisqu’il n’en est, après tout, qu’une technique: technique complémentaire, technique épisodique, propre notamment à accentuer ponctuellement la désagrégation de l’appareil adverse, en même temps que la conquête psychologique des populations. Encore est-ce une arme à double tranchant qui, si elle peut faire serrer les rangs, peut aussi bien aboutir à l’inverse par ses excès.

Le terrorisme présente de toute façon deux grandes faiblesses. D’une part, gestion limitée et technocratique de la violence, il n’a pas, sauf cas particulier, de véritable base populaire, ce qui réduit son efficacité et accroît sa vulnérabilité. N’est-ce pas l’une des raisons pour lesquelles les communistes, Trotski en tête, n’ont pas cessé, tout en l’utilisant, de s’en méfier? D’autre part, à l’inverse de la guérilla, d’essence rurale, qui peut jouer du temps et de l’espace pour enrôler les masses et s’imposer, le terrorisme, voué normalement à n’être qu’une guérilla de ville, subit les contraintes citadines, piège où il finit souvent par succomber. Le cas de l’Amérique latine des années 1970 est symptomatique: on sait que la guérilla initiée par Cuba y échoue pour avoir visé un développement révolutionnaire sans mobilisation populaire. Le terrorisme prend alors la suite. Mais, du fait de son caractère urbain et de la clandestinité de ses membres, il manque, lui aussi, de racines, si bien que, en Uruguay, en Argentine comme au Brésil, il se fait éliminer.

Que la guérilla et la guerre subversive aient finalement une autre ampleur et d’autres assises n’empêche, il est vrai, que leur exercice suppose tout un ensemble de conditions qu’on ne peut réunir partout. Autant, à ce titre, les pays en développement fournissent a priori un cadre idéal, autant on voit mal aujourd’hui l’expansion de guérillas dans les démocraties occidentales. Les cartes localisant, ici et là, guérilleros et terroristes sont d’ailleurs assez explicites. En outre, la guérilla, c’est quand même la guerre et, au regard de ce «glaive» pesant, on peut, en parodiant Clausewitz, dire que le terrorisme se présente comme une «épée légère et maniable» à souhait. Par là même, de simple succédané, cette technique tend non seulement à s’autonomiser, mais aussi à se substituer à la guerre, coûteuse, encombrante et d’une légitimité de plus en plus contestée. Guerre sans visage, guerre sans frontière: c’est bien dans cette direction, comme moyen de guerre, que le terrorisme tend aujourd’hui à évoluer.

Une conjonction de facteurs favorables

Passons sur la technique, notamment le développement de l’aviation, sur la civilisation de masse ou sur la vulnérabilité de certaines structures: il semble que l’attentat contre le World Trade Center à New York ait bel et bien visé, tels qu’étaient disposés les explosifs, à faire s’effondrer l’édifice. Qu’on juge du désastre qui aurait pu se produire et des perspectives qu’ouvre désormais pareille démarche!

C’est néanmoins sur la dimension médiatique qu’il faut insister. Car l’information n’a pas seulement rétréci le monde et mis les événements, grands et petits, à portée, elle a transformé la stratégie, la dialectique des volontés qui est au cœur de celle-ci intégrant bien plus qu’autrefois le poids de l’opinion publique. Qu’on pense à la guerre du Golfe, voire au débarquement en Somalie! Plus encore qu’aux actes relativement mineurs et isolés sur lesquels il s’appuie, le terrorisme doit tout, désormais, à la publicité qui lui est faite, elle seule pouvant lui permettre de remplir à terme sa mission impossible et de devenir un défi. Sans les médias, jamais les Arméniens n’auraient réussi à faire prendre en considération un génocide vieux d’un siècle, ni les Palestiniens une cause que l’absence de territoire rendait au départ tout à fait aléatoire.

L’évolution de la société internationale a, de son côté, joué un rôle. Par-delà la dialectique des volontés, la bipolarisation implique une dialectique des antagonismes qui, non contente de s’exprimer par la violence – du moins hors des sanctuaires couverts par la dissuasion nucléaire –, postule, tout comme d’ailleurs le bras de fer entre Arabes et Israéliens, un maximalisme, une «diabolisation» de l’ennemi propre à favoriser des positions extrêmes. En outre, au moment où cette tendance vient à s’estomper, le monde communiste libère en se désagrégeant de nouvelles forces délétères qu’amplifie encore la crise de l’État-nation: irruption de particularismes et d’intégrismes de toutes sortes, fanatismes en tout genre – pêle-mêle, Tamouls, sikhs, rebelles du Cachemire, Tchétchènes, Kurdes, sectes et mouvements fondamentalistes de Kaboul à Alger en passant par le Soudan et l’Égypte... bouillon de culture sans pareil!

Par ailleurs, le fossé se creuse entre pauvres et nantis à l’intérieur des sociétés favorisées comme à l’échelle globale: le terrorisme, revigoré par les grandes luttes sociales de la fin du siècle dernier, puis dopé par les combats de libération, risque d’y puiser un nouveau dynamisme. Enfin, si la coercition diplomatique, par services secrets, organisations écrans ou immigrés interposés, ne date pas d’hier, force est de constater aujourd’hui un regain dû aux actions des «États terroristes», Syrie, Irak, Iran, Libye et autres, qui, non contents de liquider leurs opposants en territoire étranger, s’efforcent d’inciter, de freiner ou de punir, bref de peser ici et là sur les orientations politiques qui les gênent ou les favorisent. Les procédés, attentats aveugles, prises d’otages, assassinats de diplomates, piégeages de véhicule, «jambisation» (tirs visant les jambes des gens) parfois, sont toujours les mêmes, les détournements d’avion étant moins fréquents. Quant aux cibles, elles sont directes ou indirectes: Israël et ses alliés, l’O.T.A.N. et la toute-puissance américaine, la France, sa politique au Moyen-Orient, son appui à l’Irak, ses connivences... Terrorisme d’État, terrorisme de guerre, source de représailles – tels les divers raids aériens israéliens ou américains –, source aussi de violences nouvelles dont on voit mal la fin.

Un phénomène transnational

Cet environnement a pour effet de renforcer la transnationalité du terrorisme. Non point qu’il y ait une «internationale» au sens strict, un chef d’orchestre clandestin, même si certains ont attribué ce rôle à l’U.R.S.S., flanquée de ses alliés de l’Est. Le «fil rouge» n’a jamais vraiment existé, quand bien même Moscou a apporté son aide, notamment dans le Tiers Monde, au point qu’aujourd’hui diverses activités ou filières ont disparu. Pas davantage ne peut-on, semble-t-il, parler d’un réseau islamiste international dirigé par l’Iran et le Soudan, l’islam étant aux antipodes du monolithisme. Le transnationalisme actuel est d’une autre veine. Au-delà des liens de proximité, comme ceux de l’euro-terrorisme, il existe une collaboration due notamment aux stages de formation communs dans des camps de Libye ou du Moyen-Orient, le Liban ayant longtemps servi de plaque tournante. Chaque commanditaire, par exemple Damas ou Téhéran, a ses groupes clients, Amal, le Djihad islamique, le Hezbollah, Hamas ou le Front de libération de la Palestine, qui s’opposent, d’ailleurs, ou se subdivisent, au point qu’il est parfois difficile de les suivre. Reste, cependant, qu’avec d’autres organisations dont le terrain de chasse et la cause sont différents se crée un lien en quelque sorte technique, source d’un professionnalisme (Abou Nidal, Carlos) tel que, donnant le pas à l’action sur l’idée, les terroristes en arrivent à changer de parrain et à s’entraider. À l’heure où la violence se privatise par les mafias, la drogue, les bandes armées qui se survivent, au Nicaragua ou au Mozambique par exemple, on peut craindre que le terrorisme ne finisse par faire partie d’une «culture de violence» difficile à extirper.

La fin de l’affrontement Est-Ouest, le développement de régions comme l’Asie orientale et l’Amérique latine, à terme peut-être la paix en Israël et l’extension du libéralisme peuvent, certes, d’autant plus pousser à l’optimisme que le terrorisme international a aujourd’hui diminué. La mise à nu, ici et là, de tant de haines, de rivalités et de déséquilibres comme la montée de l’intégrisme, substitut aux remèdes que l’Occident n’a pas su fournir aux déshérités et se montre toujours incapable d’imaginer, conduit, en revanche, à être, pour le moins, circonspect.

La lutte n’est pas facile, même si les moyens juridiques ne font pas défaut. Les démocraties – fussent-elles déterminées – sont limitées par leurs propres principes; derrière les actes les plus noirs se profilent des causes que tout le monde ne veut pas condamner; enfin, les contraintes diplomatiques et la souveraineté interviennent dans un sens restrictif. Il n’est que de penser au refus de la France, à la fin de décembre 1993, d’extrader des Iraniens comme, légitimement, la Suisse le lui demandait.

terrorisme [ terɔrism ] n. m.
• 1794; de terreur
1Hist. Politique de terreur des années 1793-1794 en France. terreur.
2Cour. Emploi systématique de la violence pour atteindre un but politique (prise, conservation, exercice du pouvoir...), et spécialt Ensemble des actes de violence, des attentats, des prises d'otages civils qu'une organisation politique commet pour impressionner un pays (le sien ou un autre). « Le terrorisme peut être une méthode de gouvernement » (Romains). Le terrorisme russe de 1905 (nihilisme). Terrorisme international. Terrorisme et contre-terrorisme. Mesures policières contre le terrorisme. Cet acte de terrorisme n'a pas été revendiqué.
3Attitude d'intimidation. Terrorisme intellectuel.

terrorisme nom masculin Ensemble d'actes de violence (attentats, prises d'otages, etc.) commis par une organisation pour créer un climat d'insécurité, pour exercer un chantage sur un gouvernement, pour satisfaire une haine à l'égard d'une communauté, d'un pays, d'un système. ● terrorisme (citations) nom masculin Victor Hugo Besançon 1802-Paris 1885 Ni despotisme ni terrorisme. Nous voulons le progrès en pente douce. Les Misérables

terrorisme
n. m.
d1./d Usage systématique de la violence (attentats, destructions, prises d'otages, etc.) auquel recourent certaines organisations politiques pour favoriser leurs desseins.
Terrorisme d'état: recours systématique à des mesures d'exception, à des actes violents, par un gouvernement agissant contre ses propres administrés et, par ext., contre les populations d'un état ennemi.
d2./d Fig. Attitude d'intimidation, d'intolérance dans le domaine de la culture, de la mode, etc. Le terrorisme de l'avant-garde.

⇒TERRORISME, subst. masc.
A. — HIST. Politique de terreur pratiquée pendant la Révolution. À cette tribune, la guillotine a eu son orateur, Marat, et l'inquisition, le sien, Montalembert. Terrorisme au nom du salut public, terrorisme au nom de Rome, fiel dans les deux bouches, angoisse dans l'auditoire (HUGO, Nap. le Pt, 1852, p. 164). Lindet répugnait au terrorisme; Billaud et Collot inclinaient vers les sans-culottes; les tendances sociales surtout, bien que tous appartinssent à la bourgeoisie, divergeaient profondément entre Robespierre ou Saint-Just, partisans d'une démocratie sociale, et Carnot ou Lindet, nettement conservateurs (LEFEBVRE, Révol. fr., 1963, p. 362).
P. ext. Emploi systématique par un pouvoir ou par un gouvernement de mesures d'exception et/ou de la violence pour atteindre un but politique. Ajoutez (...) la fausse jacquerie communiste et le réel terrorisme bonapartiste (...) Il faudrait un volume spécial pour raconter (...) les innombrables détails de cette immense extorsion de signatures qu'on appelle le vote du 20 décembre (HUGO, Nap. le Pt, 1852, p. 193). Terrorisme d'État. Et le souvenir de la « bande à Baader », et la dénonciation du « terrorisme d'État » dans tout cela? Un prétexte. Un manteau moderniste jeté sur des situations vieilles comme le monde [dans « Il faut tuer Birgitt Haas »] (Le Nouvel Observateur, 5 sept. 1981, p. 65, col. 1).
P. plaisant. Une dynastie n'est (...) au fond qu'un terrorisme permanent et réglé (RENAN, Antéchrist, 1873, p. 281).
B. — Ensemble des actes de violence qu'une organisation politique exécute dans le but de désorganiser la société existante et de créer un climat d'insécurité tel que la prise du pouvoir soit possible. Lutte contre le terrorisme; recrudescence du terrorisme; victime du terrorisme; terrorisme à l'italienne. L'accomplissement des tâches qui viennent d'être énumérées doit aller de pair avec le rétablissement de la concorde et de la sécurité dans ces deux pays d'Afrique du Nord qu'endeuillent, en ce moment même, le fanatisme et le terrorisme (MENDÈS-FRANCE, 1954 ds Doc. hist. contemp., p. 199). Barantin et Vicourtier reprirent (...) le grand schéma qu'ils possédaient de manière parfaite jusque dans les moindres compartiments. L'exemple du terrorisme F.L.N., ses victimes dans l'entourage des accusés (...), l'abandon politique sans qu'il y ait eu défaite militaire, la peur, la colère légitime, le désespoir (M. DROIT, Le Retour, Paris, Julliard, 1964, p. 377).
P. anal. Attitude d'intolérance, d'intimidation dans le domaine culturel, intellectuel et/ou spirituel. Terrorisme de la vertu; terrorisme intellectuel, verbal. Ce terrorisme spirituel [de Port-Royal] amène forcément une réaction en faveur du Dieu des bonnes gens (SAINTE-BEUVE, Port-Royal, t. 4, 1859, p. 362). Pas de terrorisme intellectuel à RMC. Pas d'information prédigérée. Mais une relation sobre et exacte de l'événement. Mais des commentaires qui s'efforcent toujours de ménager la liberté d'appréciation du public (Le Nouvel Observateur, 19 janv. 1976, p. 65, col. 3).
HIST. DE LA LITT. Terrorisme littéraire. Synon. terreur (v. ce mot A 2 litt.). La première partie de l'Étranger pourrait s'intituler (...) Traduit du silence. Nous touchons ici à un mal commun à beaucoup d'écrivains contemporains (...) la hantise du silence. M. Paulhan y verrait certainement un effet du terrorisme littéraire (SARTRE, Sit. I, 1947, p. 111).
Prononc. et Orth.:[], [te-]. LITTRÉ [RR-]; BARBEAU-RODHE 1930, WARN. 1968 [(R)-] (par gémination expr.). Att. ds Ac. 1935. Étymol. et Hist. 1. 1794, 14 nov. « (pendant la Révolution) doctrine des partisans de la Terreur » (Motion de Cadroy ds F. A. AULARD, Sté des Jacobins, t. 6, 1897, p. 678: le terrorisme rugit encore autour de vous); id., 5 déc. terrorisme jacobin (d'apr. W. MARKOV et A. SOBOUL, Sansculotten, p. 450 ds G. VAN DEN HEUVEL in Actes 2e colloque pol. lexicol. 1980, t. 3, 1982, p. 904 et note 90); 2. 1795 p. ext. « mesures d'exception pour maintenir un gouvernement, s'emparer du pouvoir, atteindre un but politique » terrorisme royal (Moniteur, XXV, p. 257, ibid., et note 95); 1852 terrorisme bonapartiste (HUGO, op. cit., p. 156); 3. a) 1827-28 « attitude d'intolérance des tenants d'une idéologie » terrorisme de la vertu (in R. germ. IV, p. 342 ds QUEM. DDL t. 28); 1844 terrorisme de la grâce (SAINTE-BEUVE, Portraits littér., t. 1, p. 240); b) 1947 spéc. terrorisme littéraire (SARTRE, loc. cit.). Dér. de terreur d'apr. l'étymon lat.; suff. -isme. Fréq. abs. littér.:52. Bbg. DUB. Pol. 1962, pp. 428-429. — DRIEGHE (H.). Ét. lexicogr. du mot terrorisme et de sa fam. morphol. aux 19e et 20e s. Thèse, Gent, 1982. — GEFFROY (A.). Cf. bbg. terrifier. — GRAFSTRÖM (A.). Nicolas Ruault et la Révolution fr. Trav. Ling. Litt. Strasbourg. 1982, t. 20, n° 1, pp. 210-211.

terrorisme [tɛʀɔʀism] n. m.
ÉTYM. 1794; de terreur 2., ou du lat. terror.
1 Hist. (sous la Révolution française). Mot employé dans la période qui suivit la chute de Robespierre pour désigner la politique de terreur des années 1793-1794. Terreur (2.).
2 (1922). Cour. Emploi systématique de mesures d'exception, de la violence pour atteindre un but politique (prise, conservation, exercice du pouvoir…). || Le terrorisme peut être une méthode de gouvernement (cit. 14). Régime (de terreur).
Spécialt, cour. Ensemble des actes de violence (attentats individuels ou collectifs, destructions…) qu'une organisation politique exécute pour impressionner la population et créer un climat d'insécurité. || Le terrorisme russe de 1905 (→ Équivalence, cit. 2; et aussi intellectuel, cit. 10). || Recrudescence du terrorisme. || Lutte contre le terrorisme. Antiterroriste. || Victimes du terrorisme. || Terrorisme et contre-terrorisme. || Terrorisme et revendications nationalistes, et contestations sociales. || Le terrorisme des brigades rouges, en Italie.
0 (…) nous devons condamner avec la même force, et sans précautions de langage, le terrorisme appliqué par le F. L. N. aux civils français comme, d'ailleurs, et dans une proportion plus grande, aux civils arabes. Ce terrorisme est un crime, qu'on ne peut ni excuser ni laisser se développer.
Camus, Actuelles III, Avant-propos, p. 17.
3 (Mil. XXe). Attitude d'intolérance, d'intimidation, dans un domaine culturel, intellectuel. || Le terrorisme de certains groupes d'avant-garde.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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